Se raconter – se présenter :Chercher à se connaitre / Se raconter pour se justifier ?/Se découvrir à travers l’épreuve /Écrire pour se souvenir

30 septembre 2016

Autour de la lecture

Chercher à se connaitre

Avec les Essais, Montaigne se livre à une tâche difficile, celle de se raconter. Le titre même de l’œuvre témoigne de cette difficulté. Voici le texte qu’il place en introduction.

Ce livre, lecteur, est un livre de bonne foi.
Il t’avertit, dès le début, que je ne l’ai écrit que pour moi et quelques intimes, sans me préoccuper qu’il pût être pour toi de quelque intérêt, ou passer à la postérité ; de si hautes visées sont au-dessus de ce dont je suis capable. Je le destine particulièrement à mes parents et à mes amis, afin que lorsque je ne serai plus, ce qui ne peut tarder, ils y retrouvent quelques traces de mon caractère et de mes idées et, par là, conservent encore plus entière et plus vive la connaissance qu’ils ont de moi. Si je m’étais proposé de rechercher la faveur du public, je me serais mieux attifé et me présenterais sous une forme étudiée pour produire meilleur effet ; je tiens, au contraire, à ce qu’on m’y voie en toute simplicité, tel que je suis d’habitude, au naturel, sans que mon maintien soit composé ou que j’use d’artifice, car c’est moi que je dépeins. Mes défauts s’y montreront au vif et l’on m’y verra dans toute mon ingénuité, tant au physique qu’au moral, autant du moins que les convenances le permettent. Si j’étais né parmi ces populations qu’on dit vivre encore sous la douce liberté des lois primitives de la nature, je me serais très volontiers, je t’assure, peint tout entier et dans la plus complète nudité.
Ainsi, lecteur, c’est moi-même qui fais l’objet de mon livre ; peut-être n’est-ce pas là une raison suffisante pour que tu emploies tes loisirs à un sujet aussi peu sérieux et de si minime importance.
Sur ce, à la grâce de Dieu.
MONTAIGNE, ce 1 mars 1580.

[Plus loin dans les Essais, Montaigne évoque les difficultés qu’il rencontre pour se représenter.]

Le même pas d’un cheval me semble tantôt difficile, tantôt aisé, et le même chemin une fois plus court, une autre fois plus long ; un même comportement me sera, selon l’heure, plus ou moins agréable. Maintenant je peux tout faire, et, à un autre moment, je ne suis plus capable de faire quoi que ce soit ; ce qui m’est aujourd’hui un plaisir me sera une autre fois un ennui. Je suis le siège de mille mouvements inconsidérés et contingents.
Ou bien je suis sujet à la mélancolie, ou bien d’humeur irascible ; et, avec son autorité particulière, le chagrin en cet instant domine en moi ; ce sera, tout à l’heure, la joie. Si je prends des livres, j’aurai peut-être vu, en tel endroit, des beautés parfaites qui auront frappé mon imagination ; qu’une autre fois je tombe à nouveau sur ces pages, j’aurai beau tourner et virer, j’aurai beau plier et manier mon livre, ce sera à mes yeux un ensemble inconnu et sans beauté.

Même lorsqu’il s’agit de mes propres écrits, je ne retrouve pas toujours le sens de ma première pensée ; je ne sais plus ce que j’ai voulu dire, et je me nuis souvent à vouloir corriger et à ajouter une nouvelle signification, pour avoir perdu la première, qui avait plus d’intérêt. [...]
Chacun en dirait à peu près autant de lui-même, s’il s’observait comme je le fais.

 

Se raconter pour se justifier ?

1. J.-J. Rousseau, Les Confessions

J’ai donc été fripon et quelquefois je le suis encore de bagatelles qui me tentent et que j’aime mieux prendre que demander : mais, petit ou grand, je ne me souviens pas d’avoir pris de ma vie un liard à personne ; hors une seule fois, il n’y a pas quinze ans, que je volai sept livres dix sous. L’aventure vaut la peine d’être contée, car il s’y trouve un concours impayable d’effronterie et de bêtise, que j’aurais peine moi-même à croire s’il regardait un autre que moi.
C’était à Paris. Je me promenais avec M. de Francueil au Palais-Royal, sur les cinq heures. Il tire sa montre, la regarde, et me dit : Allons à l’Opéra : je le veux bien ; nous allons. Il prend deux billets d’amphithéâtre, m’en donne un, et passe le premier avec l’autre, je le suis, il entre. En entrant après lui, je trouve la porte embarrassée. Je regarde, je vois tout le monde debout ; je juge que je pourrai bien me perdre dans cette foule, ou du moins laisser supposer à M. de Francueil que j’y suis perdu. Je sors, je reprends ma contremarque, puis mon argent, et je m’en vais, sans songer qu’à peine avais-je atteint la porte que tout le monde était assis, et qu’alors M. de Francueil voyait clairement que je n’y étais plus.
Comme jamais rien ne fut plus éloigné de mon humeur que ce trait-là, je le note, pour montrer qu’il y a des moments d’une espèce de délire où il ne faut point juger des hommes par leurs actions.
JEAN-JACQUES ROUSSEAU, Les Confessions, tome I, 1782.

 

Se découvrir à travers l’épreuve

Dans son journal, Anne Frank raconte sa vie dans la clandestinité et livre ses réflexions au jour le jour, par le biais de lettres adressées à une amie imaginaire qu’elle nomme « Kitty ». Cette lettre datée du 7 mars 1944 est l’une des dernières qu’elle écrit avant d’être arrêtée et déportée dans un camp de concentration.
Mardi 7 mars 1944

Chère Kitty,
Quand je songe aujourd’hui à ma petite vie douillette de 1942, elle me paraît irréelle. Cette vie de rêve était le lot d’une Anne Frank toute différente de celle qui a mûri ici. Oui, une vie de rêve, voilà ce que c’était. Dans chaque recoin cinq admirateurs, une bonne vingtaine d’amies et de copines, la chouchoute de la plupart des profs, gâtée par Papa et Maman, bonbons à foison, assez d’argent, que désirer de plus ? […] Tant d’admiration ne m’aurait-elle pas rendue arrogante ? C’est une chance qu’au milieu, au point culminant de la fête, j’aie été soudain ramenée à la réalité, et il m’a fallu plus d’un an pour m’habituer à ne plus recevoir de nulle part de marques d’admiration.
Comment me voyaient-ils à l’école ? Celle qui prenait l’initiative des farces et des blagues, toujours partante, jamais de mauvaise humeur ou pleurnicharde. Quoi d’étonnant si tout le monde voulait m’accompagner à vélo ou me témoigner de petites attentions ? Aujourd’hui je regarde cette Anne Frank comme une fille sympathique, amusante, mais superficielle, qui n’a rien à voir avec moi.
[…] Malgré tout, en 1942, je n’étais absolument pas heureuse, c’est impossible, je me sentais souvent abandonnée, mais comme j’étais occupée du matin au soir, je ne réfléchissais pas et je m’amusais autant que je pouvais. [...] La première moitié de 1943, mes crises de larmes, la solitude, la lente prise de conscience de tous mes torts et de tous mes défauts [...].
Après le Nouvel An, deuxième grand changement, mon rêve… c’est ainsi que j’ai découvert mon besoin d’un garçon ; pas d’une amie fille, mais d’un ami garçon. Découvert aussi le bonheur en moi et ma cuirasse de superficialité et de gaieté. Mais de temps à autre je retombais dans le silence. À présent je ne vis plus que pour Peter, car c’est de lui que dépendra pour une large part ce qu’il adviendra désormais de moi !
Et le soir, lorsque je suis couchée et que je termine ma prière par ces mots : « Je te remercie pour tout ce qui est bon, aimable et beau », alors je me sens emplie d’une jubilation intérieure, je pense à « ce qui est bon » dans la clandestinité, dans ma santé, dans tout mon être, à « ce qui est aimable » en Peter […]. Alors, je ne pense pas à toute la détresse, mais à la beauté qui subsiste encore. C’est là que réside pour une grande part la différence entre Maman et moi. Le conseil qu’elle donne contre la mélancolie est : « Pense à toute la détresse du monde et estime-toi heureuse de ne pas la connaître. » Mon conseil à moi, c’est : « Sors, va dans les champs, dans la nature et au soleil, sors et essaie de retrouver le bonheur en toi ; pense à toute la beauté qui croît en toi et autour de toi et sois heureuse ! »
À mon avis, la phrase de Maman ne tient pas debout, car que doit-on faire quand on connaît soi-même la détresse ? On est perdu. En revanche, je trouve que dans n’importe quel chagrin, il subsiste quelque chose de beau, si on le regarde, on est frappé par la présence d’une joie de plus en plus forte et l’on retrouve soi-même son équilibre. Et qui est heureux rendra les autres heureux aussi, qui a courage et confiance ne se laissera jamais sombrer dans la détresse.
Bien à toi,
Anne M. Frank
Écrire pour se souvenir

Dans Livret de famille, le narrateur (derrière lequel on devine Modiano) revient sur différents moments de sa vie. Mais le réel se mêle souvent à la fiction, et le lecteur en vient à se demander si les souvenirs les plus vrais ne sont pas ceux qui ont été imaginés…
Dans l’extrait suivant, le narrateur découvre par hasard que l’appartement dans lequel il a passé son enfance, quai de Conti, à Paris, est à louer. Il décide d’aller le visiter.

Je me retrouvai seul, à cet endroit de la pièce où était la table autour de laquelle, jadis, nous prenions le repas. Le soleil dessinait des raies orangées sur le parquet. Pas un bruit. L’œil-de-bœuf, à travers lequel on devinait une chambre, était toujours là. Je me rappelais l’emplacement des meubles : les deux grands globes terrestres de chaque côté de l’œil-de-bœuf. Sous celui-ci, la bibliothèque vitrée qui supportait la maquette d’un galion. Au pied de la bibliothèque le modèle réduit de l’un de ces canons qu’on utilisait à la bataille de Fontenoy. Les deux mannequins de bois avec leur armure et leur cotte de maille chacun en retrait de l’un des globes terrestre. Et devant la maquette du galion, le sabre qui avait appartenu au duc de Gloucester. [...].
Vide, cette pièce me semblait plus petite. Ou bien était-ce mon regard d’adulte qui la ramenait à ses véritables dimensions ? [...] Je pénétrai dans ce qui avait été le bureau de mon père, et là j’éprouvai un sentiment de profonde désolation. Plus de canapé, ni de rideau dont le tissu assorti était orné de ramages grenat. Plus de portrait de Beethoven au mur, à gauche près de la porte. Plus de buste de Buffon au milieu de la cheminée. Ni cette odeur de chypre et de tabac anglais.
Plus rien.
Je montai le petit escalier intérieur jusqu’au cinquième étage, et j’entrai dans la pièce de droite, transformée en salle de bain par mon père. Le dallage noir, la cheminée, la baignoire de marbre clair était toujours là, mais dans la chambre côté Seine, les boiseries bleu ciel avaient disparu, et je contemplai le mur nu. Il portait par endroits des lambeaux de toile de Jouy, vestiges des locataires qui avaient précédé mes parents et j’ai pensé que si je grattais ces lambeaux de toile de Jouy, je découvrirais de minuscules parcelles d’un tissu encore plus ancien.
Il était près de huit heures du soir et je demandais si le roux brillantiné de l’agence ne m’avait pas oublié. La chambre baignait dans cette lumière de soleil couchant qui faisait, sur le mur du fond, de petits rectangles dorés, les mêmes qu’il y a vingt ans. [...]
À quinze ans, lorsque je me réveillais dans cette chambre, je tirais les rideaux, et le soleil, les promeneurs du samedi, les bouquinistes qui ouvraient leurs boîtes, le passage d’un autobus à plateforme, tout cela me rassurait. Une journée comme les autres. La catastrophe que je craignais, sans très bien savoir laquelle, n’avait pas eu lieu. Je descendais dans le bureau de mon père et j’y lisais les journaux du matin. Lui, vêtu de sa robe de chambre bleue, donnait d’interminables coups de téléphone. Il me demandait de venir le chercher, en fin d’après-midi, dans quelque hall d’hôtel où il fixait ses rendez-vous. Nous dînions à la maison. Ensuite, nous allions voir un vieux film ou manger un sorbet, les nuits d’été, à la terrasse du Ruc-Univers. Quelquefois nous restions tous les deux dans son bureau, à écouter des disques ou à jouer aux échecs et il se grattait de l’index le haut du crâne avant de déplacer un pion. Il m’accompagnait jusqu’à ma chambre et fumait une dernière cigarette en m’expliquant ses « projets ».
Et comme les couches successives de papiers peints et de tissus qui recouvrent les murs, cet appartement m’évoquait des souvenirs plus lointains. Les quelques années qui comptent tant pour moi, bien qu’elles aient précédé ma naissance. À la fin de juin 1942, par un crépuscule aussi doux que celui d’aujourd’hui, un vélo-taxi s’arrête, en bas, dans le renfoncement du quai Conti, qui sépare la Monnaie de l’Institut. Une jeune fille descend du vélo-taxi. C’est ma mère. Elle vient d’arriver à Paris par le train de Belgique.
PATRICK MODIANO, Livret de famille, chapitre 14 © Éditions Gallimard, 1977.

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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